jeudi 16 mai 2019

Présence à Auchan Poitiers Sud samedi 18

Bonjour à tout le monde !

Samedi 18 mai, à Auchan Poitiers Sud, dans la galerie face à Franck Provost, nous serons présents avec l'exposition d'une vingtaine de planches et la démonstration de dessin en direct.

Cependant, si notre production sera consultable sur place, elle ne sera pas disponible à la vente. En revanche, nous aurons des bons de commande.

Nous vous attendons !

dimanche 12 mai 2019

Interviews arcadiennes : Florian R. Guillon

C'est chose faite. Vous retrouverez régulièrement des interviews des auteurs qui vous offrent le Multivers Arcadia, et rien de tel pour commencer que d'interviewer Florian R. Guillon, notre président, en cette date symbolique qui le voit dépasser l'âge du Christ !


Photo © MM Photographe



-Tout d'abord, bonjour, Florian. Peux-tu te présenter brièvement pour les milliards de malheureux qui ne te connaissent pas encore ?

Florian R. Guillon, président de l'association Arcadia Graphic Studio, infographiste-metteur en page, dessinateur, multi-tâches. Je suis inspiré par les comics dans ce que je fais, et c'est ainsi que j'ai créé, avec la complicité de Sophie, le magazine Forgotten Generation, parce qu'à l'époque, il n'y avait rien côté fanzines comics.

-Maintenant, parle-nous de ton parcours. Qu'est-ce qui t'a mené à la BD ?

J'ai toujours eu des BD à la maison. J'ai commencé par Astérix, les Schtroumpfs, Sylvain et Sylvette, ainsi que Lucky Luke et les Tuniques Bleues. On peut aussi ajouter quelques références rapportées de la bibliothèque de Thouars comme Oumpah-Pah. Donc en gros, j'ai toujours baigné dedans, au point que je dessinais même des cow-boys et des soldats de la Guerre de Sécession en maternelle. Je m'inspirais aussi des dessins animés de Tex Avery. Puis, au fil des années, j'ai découvert Gotlib, Blueberry, Lucien, Venom, Amalgam et bien d'autres qui ont un peu scellé mon destin.

-Quelles sont tes passions, ainsi que tes goûts en matière de BD, films, musique, séries ?

En BD, j'aime les comics, et ça constitue la plus grosse partie de ma collection, parce que c'était des périodiques accessibles et avec des personnages attirants. Je me fiche un peu de l'origine d'une BD, en fait, tant que le sujet m'interpelle. J'ai une prédilection pour ce qui est fantastique et super-héros un peu ancrés dans le réel, et pas seulement en BD, car je suis aussi féru de cinéma. Pour balancer quelques noms en BD, je dirais Dylan Dog, Martin Mystère, La Brigade Chimérique, New X-Men, Ultimates, Strangers, Spawn, Jean-Yves Mitton, Laurent Lefeuvre, Alan Moore et Junji Ito.



En cinéma, je peux citer facilement les Godzilla japonais, la trilogie Dark Knight, l'Exorciste, la trilogie Ring, Dark Water, Mamoru Oshii, Christophe Gans, The Thing, Hayao Miyazaki, et je suis également fasciné par les films de genre venus de France et de Belgique, pour leur atmosphère.

Les séries télévisées, j'en regarde un certain nombre, mais peu ont eu un véritable impact sur moi. Je regarde les séries DC régulièrement (ma préférée est Flash), je suis Caïn et Sherlock, mais je pense que celles que je retiendrais, ce serait Twin Peaks, Macross, Veronica Mars, Cobra, Albator 78, les Revenants, la Brigade des Maléfices, Batman TAS, Angel, Doctor WhoJustice League et Les Vampires.

En musique, je suis très porté sur le rock dur, avec des groupes comme Rammstein, Iron Maiden, Judas Priest, Halford, Alice CooperMegadeth, Nine Inch Nails, Oomph!, Black Sabbath, Annihilator, Therion, Blue Öyster Cult, et d'autres encore. Pour ce qui est d'autres styles, j'aime l'EBM comme Front 242 ou Funker Vogt, le folk, Mike Patton, et les chansonniers comme Giedré ou le très sympathique et regretté Corbier. Bon, avec tout ça, j'ai aussi mon péché mignon qui est les génériques de dessins animés, ce qui est allé de pair avec l'avènement des mangas et ce qui s'en rapprochait à partir de la fin des années 1990, quand tout commençait à sortir en vidéo.

Je pourrais aussi citer les jeux vidéo, comme les Sonic Adventure, Marvel VS Capcom, ShenMue, The Legend of Zelda, Metroid, Wonderboy, Might And Magic, Phantasy Star, Castlevania, Panzer DragoonFinal Fantasy, Landstalker, Virtua Cop, House of the Dead, etc.
 

En romans, je n’en lis malheureusement pas autant que je voudrais, parce que je ne suis pas très rapide et que j’ai souvent du mal à rester concentré dessus. J’ai toutefois commencé plusieurs séries : Arsène Lupin, Anita Blake, le Cycle de Mars et Bob Morane. J’ai un penchant assez prononcé pour la littérature feuilletoniste française du début du XXe siècle, ainsi que pour son imaginaire fantastique. Sinon, j’essaie en ce moment de finir American Gods de Neil Gaiman.

-Ont-elles une influence sur tes BD ?

Je pourrais juste dire oui, mais en fait je vais tâcher de détailler un peu mes réponses. J'ai une histoire courte entière de Dark Fates inspirée de Rammstein (Alter Mann), les noms atlantes que j'ai trouvés pour les personnages d'Arcadia sont du kobaïen (langue utilisée par le groupe Magma que j'aime beaucoup). La chanson Harvest Moon de Blue Öyster Cult m'a inspiré une partie du concept de Deliah Hill. Eddie, la mascotte d'Iron Maiden, est mon modèle inconscient de zombie. Le concept de Xavier Enrikchen (Dark Fates) est une réminiscence de Wolverine et Gambit. D'autres personnages de cette BD sont inspirés des détectives de l'impossible que sont Martin Mystère et Dylan Dog. Plusieurs noms que j’utilise dans mes œuvres sont puisés chez les feuilletonistes français. En réalité, tout est susceptible d'être une influence pour mes travaux, mais comme les sources sont très diversifiées, je pense qu'elles sont moins faciles à identifier que pour d'autres, qui tapent plutôt dans le versant connu de la pop culture. Personnellement, je suis de ceux qui considèrent que trop de référence tue la référence, surtout quand elle est amenée avec des sabots clown-size.

-Quelle a été ta première BD ?

Ma première BD, c'était un couvercle de bac plastique où étaient rangés des jouets, ça parlait d'un affrontement entre deux classes à l'école maternelle, avec des canons et tout. Bon, c'était du bonhomme-bâton, et la narration était incompréhensible, mais j'avais 5 ans...


En revanche, ma première BD publiée, c'était en 1994 dans Gamineries, le journal de mon école. Je m'étais inspiré des personnages de Might And Magic pour celle-là, le héros s'appelait Darius, et était un barbare nain. J'étais vachement baigné dans le style Sword and Sorcery à l'époque, avec les jeux vidéo Ax Battler, Barbarian II, Targhan et Might And Magic III, la BD Aria et le film Kalidor (Red Sonja). Je n'arrêtais pas de dessiner des monstres de ce genre sur mes cahiers. Par contre, la BD Darius n'a eu qu'un épisode d'une page, et ça fait bien longtemps que l'originale a été balancée. Fort heureusement, j'ai pu trouver un exemplaire du journal et scanner la reproduction.

D'ailleurs, j'ai ressuscité Darius dans Le Temps Des Héros !

-Pourquoi avoir créé Dark Fates ? D'où t'est venue cette idée ?

Alors, pour ça, il faut remonter le temps jusqu'en septembre 1998. J'avais 13 ans, et je pouvais donc regarder les Jeudis de l'angoisse sur M6, qui m'ont fait découvrir de super films interdits aux moins de 12 ans. Parallèlement, j'ai acheté en kiosque l'intrigant Judgment Day d'Alan Moore (avec couverture de Rob Liefeld et ses héros inconnus mais pas totalement inédits), et ça a été un choc pour moi : j'avais sous les yeux une histoire où, à partir du procès de Knightsabre des Youngblood, on trouvait un prétexte pour donner une Histoire imprégnée de pop culture classique à cet univers, avec un tas de genres différents. J'écoutais en boucle la cassette du premier album de Rob Zombie, Halloween commençait à pointer le bout de son nez en France... Donc à cette période, j'ai suivi l'exemple d'Alan Moore et je me suis lancé dans la création d'un univers entier, sans toutefois copier ce qu'il avait fait. Et dans cet univers mi-comics mi-rock n' roll, j'ai établi une équipe de héros sans costumes combattant des menaces mystiques : les Challengers du Macabre (le nom m'a été inspiré par Challengers of the Fantastic d'Amalgam, une autre influence pour moi). Sous ce nom, j'ai dû faire deux pages de BD, qui ont sûrement fini au feu. Mais j'avais déjà la première base de Dark Fates, avec Claire Djarvick, Xavier Enrikchen et Juan Cazaro.




La deuxième étape, c’était un projet de film que j’avais eu début 2000 : Obscures destinées. Je ne vais pas trop m’étendre là-dessus, parce que je n’en ai pas repris tant d’éléments, mais il était déjà question d’inspirations oniriques et d’un pouvoir qui tombe sans crier gare. Et l’un des personnages était le docteur Darkfate, référence à Amalgam là aussi.

C’est en 2001-2002 qu’on obtient la troisième étape déterminante de Dark Fates, avec La ville cauchemar, projet de roman/nouvelle où un jeune homme débarquait dans une ville pour retrouver ses amis, sauf que ses amis avaient disparu (dans leur appartement habitait une fille) et sa petite amie s’était volatilisée sous ses yeux. Toute l’histoire m’est venue d’un rêve. Et c’est ce scénario qui a été conservé pour devenir la colonne vertébrale de l’actuel Dark Fates, qui résulte donc d’une fusion de ces différents projets après décantation et ajouts divers, et ça a dû se passer vers 2007. Ce devait être à ce moment-là la première phase de la construction d’un nouvel univers super-héroïque, mais une fois Dark Fates officiellement commencé en 2008, j’ai décidé de faire exister la BD de manière autonome. 

-Qu'as-tu réalisé d'autre en BD ?

J'ai beaucoup de choses mort-nées, ou inachevées, pour des raisons diverses. J'ai comme squelette dans mon placard La Tourmente de Deliah Hill, un cadavre exquis horrifique qui a mal tourné. Par la suite, j'ai lancé un cadavre exquis super-héroïque et plus enthousiasmant nommé Le Temps Des Héros, inachevé aussi, malheureusement, mais dans lequel j'ai introduit les personnages de Yordi, Smasher et Darius (entre autres).

Pour Arcadia, j'ai dessiné une page de Forgotten Union, quatre pages (plus scénario) d'Esprit Vengeur, et scénarisé (avec Maxime) l'histoire d'Orst et scripté l'épisode 0 de World Justice.





A part ça, j'ai traduit, lettré et mis en page Black Terror, Barry Kuda, Jane Drake, The Mask, Ghost Woman et Jenny Everywhere (voir BD Bonus Online), tout en faisant aussi toute la mise en page de Forgotten Generation.

-T'inspires-tu de gens que tu connais ?

Encore une fois, je réponds par l’affirmative. Pour Dark Fates, les amis disparus d’Ewen Merrick sont basés sur des copains de collège qui étaient fêtards, Zira est basée sur une fille avec qui j’étais très ami au lycée, et la petite amie d’Ewen sur une camarade de classe. En fait, pour faire simple, ils sont tous apparus dans le rêve fondateur. Et Venomous Girl, que vous découvrirez bientôt, est basé sur mes années collège, avec tous les gens que j’ai pu côtoyer à l’époque.

-As-tu d'autres projets artistiques réalisés ou sur le point de l'être, BD ou non ?

En BD, j’ai un tas de projets plus ou moins avancés que je compte mener à bien dans le cadre d’Arcadia. Hélas, n’étant pas le dessinateur le plus rapide au monde et ayant plein de responsabilités à côté, je ne peux les travailler que par petites touches.

Les plus avancés sont Fighting Y., dont j’ai storyboardé 12 comic-strips (une expérimentation avec le format et le personnage de Fighting Yank) et Die Letzte V Fantomah, un crossover que j’ai commencé il y a plusieurs années, mais que je dois reprendre graphiquement en raison d’une différence de style.





Sinon, artistiquement, j’essaie de faire plus d’expérimentations artistiques, avec de la couleur et de nouvelles techniques, afin de pouvoir être exposé à nouveau. Je m'intéresse particulièrement aux possibilités des papertoys. Et j’aimerais bien faire de la vidéo, aussi.

-Attention, grande question : si on te proposait de reprendre une série actuelle en BD (qu'importe l'origine), laquelle choisirais-tu ?

Question très difficile. Dans les séries actuelles, je ne sais pas tellement comment je pourrais y faire mon trou, car certaines sont en cours depuis tellement longtemps que c’est difficile à renouveler. Je ne pense pas que j’irais regarder dans les séries américaines et italiennes, mais plutôt dans des séries françaises comme Strangers ou le Garde Républicain, où il y a plus de marge de manœuvre. Et parce que ça fera plaisir à Maxime, je me verrais bien écrire Drak Béryl un petit peu, histoire de montrer que je peux aussi faire de l’humour.

-Même question, mais avec une série disparue.

Pareil, je pense que j’irais taper dans le patrimoine français. Fantax est en train de revenir, ça pourrait être sympa. Je ne connais pas le statut actuel de Fantask Force, ça pourrait être intéressant aussi. Mais je crois que j’ai plus envie de jouer avec Judex et les Vampires. Aux USA, je me verrais bien m’amuser avec les héros de Malibu Comics ou le ShadowMan d’Acclaim.



-De quelle manière t'y prendrais-tu ?

Alors, ça dépend du projet, mais partir dans une veine fantastico-horrifique issue du patrimoine serait une base. Pour Judex, je le confronterais à un super-vilain. Pour les héros de Malibu, jouer sur un post-super-héroïsme à la Wildcats me plairait assez. Pour les Vampires, par contre, j’essaierais plutôt d’approfondir les personnages et de faire une version plus complète de l’histoire, sans les aléas de la production cinématographique.

J’aime aussi le principe de la déconstruction et du contre-pied.

-Quel serait ton crossover rêvé, aussi improbable soit-il ?

Dark Fates/Harry Potter, ce serait tellement n’importe quoi que j’achèterais. Je vais plutôt rester sur des bases réalistes et essayer de faire des crossovers avec des œuvres qui ne sont pas de grosses licences, même si ça me ferait un max de pub. En fait, pour tout dire, en 2000, je voulais un crossover Venomous Girl/Batman Beyond (dans mes projets de l'époque, il y avait trois phases dans mon univers, et Venomous Girl vivait donc dans le futur). Des crossovers avec des BD que je lisais, ce serait génial, comme Dark Fates/Hellboy, Dark Fates/Darkness, Arcadia/Chaos! Comics. Mais déjà, arriver à faire des crossovers avec des indés comme Yamraj ou des auteurs de webcomics ou de BD underground (comme Reed Man), ça me comblerait. Encore plus si la rencontre Georges Daniel/Ewen Merrick pouvait être plus qu’une simple illustration de couverture de Gilles Boverod.

Sinon, j’ai bien envie de voir un crossover Fox-Boy/Drak Béryl.


















- Le mot de la fin est pour toi.


Je dirai simplement : lisez la production Arcadia Graphic Studio, c'est fait avec amour et passion, et plus vous serez nombreux à la lire, plus on pourra en sortir. Et je peux vous dire qu'avec ce qui va venir, c'est le moment ou jamais. 

mercredi 10 avril 2019

Prose : Black Terror - Anaheim, USA - 16 juillet 1955 : L'enlèvement




Anaheim, U.S.A. – 16 juillet 1955 : l’enlèvement 

par Ben Wawe 

« Lai… laissez-moi tranquille… », murmure l’homme. Apeuré et perdu, il tente de comprendre ce qu’il se passe, alors qu’il vient de se réveiller en sursaut ; sa vision est floue, tout est sombre. Mais un coup s’abat violemment sur son crâne, comme seule réponse, et vient impacter douloureusement sa joue. Il halète sous le choc – puis tressaille, en se rendant compte qu’il ne voit rien.
L’obscurité la plus complète ; les ténèbres, les plus absolues. La peur l’étreint… terrible, entêtante, étouffante, agressive.
La peur du noir. Un relent de l’enfance, de cette enfance à laquelle il tient tant et qu’il veut servir – mais dont il aurait bien évacué cet aspect.
« La ferme », réplique une voix lourde et brutale, appartenant à celui qui le soulève en glissant des mains massives sous ses aisselles. L’homme tente bien de bouger, de se défendre, mais il en est empêché par des cordes, qui enserrent poignets et chevilles ; il ne peut pas grand-chose.
« Mais… mais je… j’ai… », tente-t-il encore, en essayant de bouger pour se défaire de ce qu’il sent être un sac, sur son crâne. Son tissu sec et rêche se colle de plus en plus à sa peau. S’il pouvait réfléchir posément, il se dirait qu’il transpire, qu’il respire mal, et c’est pour cela que le sac se rapproche et l’étouffe ; mais il ne peut pas raisonner, là – il panique. « Laissez… LAISSEZ-MOI ! », hurle-t-il aussi fort que possible.
« Braillard, va. Ferme-la ! », répond son geôlier, à l’accent vulgaire et familier. Ce dernier le fait lourdement tomber, face contre terre. Le choc est rude, mais moins que celui provoqué par un coup violent dans ses reins, qui le fait geindre de douleur. Se recroquevillant sur lui-même, l’homme tente de faire face et de supporter la souffrance – mais sa respiration haletante, sa peur et le reste sont de trop ; il craque.
Des larmes envahissent ses yeux, des gloussements faibles s’échappent de ses lèvres, et son corps entier est secoué de spasmes. Il a peur, il a peur de mourir, d’être encore frappé, de finir ici – il a peur de ne pouvoir finir ce qu’il a commencé, de ne pouvoir ouvrir ce parc qui compte tant pour lui.
Il panique, il craque, et il a mal : cocktail infernal pour un preneur d’otage, déjà lassé par la situation.
« Put… mais qu’est-ce que tu fous ? », lance une autre voix, une deuxième voix ; un deuxième kidnappeur, a priori, apparemment surpris, mais qui dispose d’un ton plus distingué. « Tu devais l’endormir avec du chloroforme, bon sang ! »
« Ca a pas marché », réplique sobrement le premier enleveur. A ses côtés, l’homme lutte contre les larmes ; hors de question de les leur offrir. Il ne donne rien pour rien, jamais.
« Pas possible, crétin ! La dose était énorme ! Qu’est-ce que t’as fichu ? », lance, agressivement, le nouveau venu, dont la voix se rapproche.
« Ouais, ouais, ben… ben j’l’ai oublié, voilà ! », répond le premier, crispé.
« Mais… mais bon sang ! Ca devait être facile ! On l’enlève, on demande une prime, on le rend ! Il s’en serait même pas rendu compte ! T’as tout fait foirer ! », hurle le second, incapable de retenir sa frustration.
« Ouais, ben… ben on peut encore, et… euh… », tente le premier, qui réalise sa bourde.
« Mais non ! Il t’entend ! Il nous entend ! Il t’a peut-être vu ! Tout est fichu ! », conclue le second, en brassant de l’air comme s’il tournait encore et encore autour de la victime, qui tente quelques exercices de respiration ; ils ne fonctionnent pas.
« Ouais, ben… ben… », murmure le premier, dont la voix s’étouffe elle-même, comme un enfant pris la main dans le pot de confiture.
« Imbécile ! Le plan était parfait ! On allait… »
KLANG
« Bon sang, qu’est-ce que c’est ? », interroge le second, interrompu en pleine frustration.
« Ben… ben… », tente encore le premier, toujours troublé.
« Va voir ! Va voir, et rends-toi utile ! », ordonne le second – qui se fait obéir. Si l’homme enlevé ne peut toujours rien voir, il sent les mouvements autour de lui, dont les pas du kidnappeur qui claquent sur le sol ; ses sens reviennent, a priori. Ses sens, et son esprit.
Il commence à se souvenir, même si les images sont floues. Il était… chez lui. Non. A l’hôtel. Il était à l’hôtel. Il prenait un drink, dehors ; seul. Il méditait. Il rêvassait, en répétant encore son discours. Il préparait l’allocution du lendemain, la présentation, l’ouverture. Il vérifiait ses notes, pour que ça se passe au mieux. Surtout, il griffonnait en profitant du drink. Toujours le même dessin, bien sûr ; une vieille habitude. La souris ne le quittera jamais, et il aime la retrouver durant ses temps de solitude. Et… et…
Et il a été pris ; agressé. Une forme immense, massive, comme un boxeur – mais un des bas-fonds, une brute vicieuse et sadique. Des coups ont été portés, il a été projeté au sol, passé à tabac… puis, plus rien.
Plus rien, jusqu’à ce qu’il se réveille, et tente de s’échapper ; jusqu’ici.
Revenu à ses sens, plus conscient, plus intelligent aussi, l’homme décide de ne pas bouger, cette fois-ci ; de ne rien tenter. Il demeure sur son flanc, recroquevillé, en haletant moins difficilement qu’avant. Il tente d’en savoir plus, de comprendre ce qu’il se passe – mais il ne voit rien, toujours.
Tout juste peut-il compter sur ses autres sens. Le toucher, qui lui permet de sentir le béton, sous sa peau et ses mains ; du béton dur, brut, comme le sol d’un hangar. Une hypothèse qui se confirme, car son odorat lui révèle un relent fort, puissant, désagréable ; de l’essence, de l’essence pure. Et l’ouïe, bien sûr, l’ultime source d’informations, qui lui a permis d’entendre les échanges entre les deux kidnappeurs – et d’entendre la suite, maintenant.
« Mais qu’est-ce que… »
KAPOW
Un choc, brutal, vient interrompre le second kidnappeur, le truand. Mais, alors que la victime peut entendre un autre bruit, celui d’un impact contre ce qui pourrait être un mur, puis des objets qui tombent, il comprend – il comprend que ce premier choc est différent des autres ; plus sourd, plus lourd, plus… familier.
C’est un coup ; ce premier choc fut un coup. Porté contre le truand.
« Hey… HEY ! », hurle l’homme enlevé, en bandant ses muscles et en s’emparant d’une bouffée de courage. « HEY, AIDEZ-MOI ! »
« La… la ferme ! », réplique une voix qu’il connaît : celle de la brute qui l’a agressé lors du drink. Il frissonne en se remémorant les coups portés.
« Pas très poli, ça », lâche soudain une autre voix – une troisième, plus forte, plus intense, plus sûre ; plus jeune, aussi.
Mais, alors que la victime se préparait à subir de nouveaux coups, ou à entendre de nouveau quelques répliques… plus rien. Plus aucun bruit.

Alors qu’il demeure dans l’obscurité, que la peur du noir demeure, il pourrait paniquer – s’il ne sentait pas du mouvement, autour de lui. Il a l’impression de nombreuses bourrasques, de nombreux déplacements autour de lui… et, soudain, les bruits reviennent ; et confirment ce qu’il pensait.


BIM

KAPOW

ZLAM 

Et bien d’autres, encore, même si son ouïe semble dépassée. Il halète encore, frissonne sous ce masque, mais tente de se redresser – de se relever. Profiter de l’événement, fuir.
Cependant, alors qu’il semble sur le point de réussir, de se remettre, il sent… quelque chose ; sur son épaule. Une présence. Une poigne. Une main.
Amie ou ennemie ?
Il n’a guère le temps de se poser la question – car son visage est, soudain, agressé d’une manière abominablement brutale ; mais merveilleusement réjouissante.
La lumière.
Son masque est arraché, ses yeux échappent à l’obscurité, et ses paupières battent pendant plusieurs instants, sous le choc ; mais, si douleur il y a, elle est agréable – et il en vient à soupirer, de soulagement, en entendant la fameuse troisième voix.
« C’est terminé, Monsieur », glisse celui qu’il a pensé être l’agresseur du truand et de la brute ; son sauveur. Sa vision retrouvée le lui confirme, même s’il ne tarde pas à en être stupéfait.
« Mais… mais vous êtes… », murmure l’homme enlevé en voyant mieux, entre le flou et les effets trop clairs. Il découvre la silhouette de celui qui l’aide à se relever et défait ses liens, en des gestes bien simples et rapides.
« Je suis ici pour vous aider, Monsieur », répond l’autre doucement, en formant un sourire simple. Lentement, la victime peut le détailler, et confirmer son sentiment ; c’est bien lui.
Il a toujours ce costume d’un noir profond, qu’on retrouve tant sur son masque, un loup, et la combinaison, mais aussi sur les bottes, les gants et le caleçon long, même si les rebords de ceux-ci sont soulignés par un léger liseré jaune. Une ceinture et un tour de cou dorés prolongent l’allure, tandis qu’une cape bleue en extérieur, rouge en intérieur complète la vision qui s’offre à lui. Avec, évidemment, ce symbole blanc sur le torse, une tête de mort surmontant deux os en croix.
C’est bien lui, oui : Black Terror.
Héros de New York et de la Guerre depuis quatorze ans déjà, depuis les premières unes de 1941. Capable de soulever des tanks, de battre les sprinteurs à la course, de résister aux balles ; le top de la condition physique humaine, et au-delà. Mais sa présence ici choque l’homme enlevé, elle le heurte, le choque, parce que…
« Vous… vous êtes mort ! », ne peut-il s’empêcher de glisser, alors qu’il réussit à tenir droit sur ses jambes, et n’en est pas peu fier.
« Ne croyez jamais les journaux, Monsieur », répond avec un sourire presque amusé son sauveur. « Ceux-ci le pensaient aussi, et voyez où ils en sont. »
Voyant le héros désigné une zone avec son index, l’homme se retourne – et découvre ce dont il parle ; ceux dont il parle.
Un homme, fin et aux vêtements distingués, inconscient au milieu de pièces de moteur, dérangées sur des étagères écroulées – le truand. Un autre, patibulaire et mauvais, allongé au sol, le visage en sang – la brute.
« Ils… ils… », commence-t-il en se crispant en les découvrant enfin de visu.
« Ils vous ont enlevé, en effet, et se préparaient à demander une rançon à votre frère Roy, Monsieur. J’ai eu vent de leur plan, et suis intervenu à temps », répond Black Terror avec une voix égale, serein.
« Mais… comment… », interroge-t-il en bégayant.
« J’ai mes sources, Monsieur. Ce n’est pas à vous que je vais rappeler qu’un magicien doit conserver le secret de ses tours, n’est-ce pas ? Mais je crois que le temps du départ est venu, Monsieur », avance le héros en levant ses yeux. L’homme fait de même, et découvre qu’ils sont bien dans un hangar… d’hélicoptères, en fait. Et le toit est ouvert.
« Le… le départ ? », interroge-t-il en n’étant pas en état de comprendre.
« Vous avez été enlevé en fin de soirée, Monsieur, et le jour va se lever. Vous êtes attendu pour une certaine inauguration – et je ne saurais accepter que les enfants soient déçus par l’événement », réplique Black Terror en glissant un bras musclé sous les aisselles de l’enlevé.
Celui-ci ne ressent pas, cette fois-ci, la moindre crainte. Le soulagement demeure… même s’il s’efface rapidement, quand le héros utilise ses pouvoirs pour les ramener à bon port !
Il le dépose en quelques instants à son hôtel, vers ses proches qui l’attendaient. Bien entendu, Black Terror ne reste pas, et n’est plus vu dès qu’il a laissé l’homme à ses amis et ses assistants. Il a beau le chercher, demander à ce qu’on le retrouve… rien n’y fait.
Black Terror a disparu – et le programme de la journée reprend, malgré les perturbations.
Comme le héros l’a dit, une inauguration est annoncée, et les enfants en attendent beaucoup. Même enlevé, même maltraité, il refuse de les décevoir, ou de changer ce fameux programme.
Aujourd’hui, en ce 17 juillet 1955, il a été sauvé par Black Terror alors qu’on le croyait disparu – et il saura s’en souvenir ! Aujourd’hui, il va réaliser son rêve, transformer sa vie, ouvrir son parc et offrir un peu de joie aux enfants.

Et ce ne sont définitivement pas deux idiots avides d’argent, incapables de s’organiser, qui vont l’en empêcher… ou alors, il ne s’appelle plus Walter Elias Disney !

Black Terror par Yannick Potier



 *** 

Plus tard.
Plus tard, à Anaheim, le parc Disneyland est inauguré par Walt Disney, qui réalise ainsi un de ses souhaits, et enclenche une nouvelle étape dans sa quête de divertissement. L’émission Dateline : Disneyland est un succès extraordinaire sur la chaîne ABC, et l’ouverture au public le lendemain est une réussite totale.
Tous les invités sont repartis ravis et enchantés de l’événement, mais aussi de l’émotion dégagée par Walt lui-même, qui a semblé encore plus humain, encore plus avide de profiter de l’instant et de faire plaisir aux autres.
Et, parmi ces invités, un jeune homme s’efface en esquissant un léger sourire ; mission accomplie, pense Tim Roland. Ce dernier fut jadis l’assistant du premier Black Terror et entend désormais prendre sa place, laissée hélas vacante par sa disparition.

Que tremblent les criminels, que les victimes se reprennent, que les faibles se réjouissent : la vague Noire de la Terreur, qui s’oppose au Mal, ne s’est pas arrêtée… elle a pris une pause, mais repart, et ne s’arrêtera pas avant d’avoir redressé tous les torts !

 *** 

Black Terror par Florian R. Guillon


Black Terror est un personnage de comics, créé en janvier 1941 par Richard E. Hughes et Don Gabrielson, dans les pages d’Exciting Comics #9, publié par Nedor Comics. 

Libre de droits, réutilisé par plusieurs éditeurs au fil de son histoire, il est désormais repris par l’auteur Ben Wawe chez l’éditeur Arcadia Graphic Studio, dans les pages de Forgotten Generation, via des traductions des comics originaux, des nouvelles illustrées et des bandes dessinées.


La vague Noire de la Terreur contre le Mal se soulève à nouveau – ne la manquez pas !