lundi 9 décembre 2013

Prose : Cyber-Shield - The Fourteenth Study

CYBER-SHIELD

The Fourteenth Study

par Maxime Saint Michel

Le soleil rayonnait sur le monde en ce jour de mai. Le soleil rayonnait sur le monde et plus particulièrement sur l’Angleterre, ce qui gênait la vision d’un jeune homme excentrique, enfermé dans une cabine téléphonique à Leeds. Evidemment, il n’y était pas par plaisir, il n’était pas un homme fou dans une boite mais un sourire malsain parcourait son visage fin alors qu’il parlait. Bien sûr, il ne parlait pas tout seul, il utilisait cette cabine pour sa fonction principale : le téléphone, contrairement à ce qu’on pourrait penser en voyant les différentes photos obscènes recouvrant l’intérieur : 

« Non, je ne suis pas responsable de la bataille de métahumains à Europazia le soir de Noël. Je n’étais pas courant. Et…Budapest ? Un pays comme la Hongrie a le droit d’avoir une capitale ?  » 

Marquant une pause pour écouter la réponse de son interlocuteur, le jeune homme passa sa main dans ses cheveux blonds avant de soupirer. Ce coup de fil – en plus de perturber son emploi du temps plus que chargé – était dénué de tout intérêt. Tout ça l’agaçait. L’ennui l’envahissait et son comportement en pâtissait : ton hautain, tics nerveux comme le mouvement non contrôlé des doigts de la main gauche...Enfin surtout les tics nerveux. Le ton hautain était habituel chez lui. Là, il était juste plus…présent.

« Vous me forcez à vous appeler depuis une cabine téléphonique, monsieur le Président. Je pense que ce n’est pas à moi d’apprendre mon métier. Au revoir, Arthur. »

Sans attendre une quelconque réponse, il raccrocha violemment. De toute façon cet esprit inférieur qui dirigeait les United States of Eurasia depuis plus de vingt ans avait besoin de lui : quoi qu’il pense de ses actions, il ne pouvait pas s’en passer. Mais qui en Europe et ailleurs pouvait se passer du célèbre Jeffrey H., président directeur général d’une des plus grandes compagnies de divertissement que cet univers ait connu ? Peu de gens. Même s’il ne pouvait s’empêcher de se demander comment ils faisaient avant qu’il ne soit là.

Vérifiant d’abord que son long par-dessus marron était bien en place, Jeff ouvrit lentement la porte. Sortant la tête, regardant les autres êtres humains avec dédain et son environnement avec une certaine fascination, il finit par sortir, utilisant sa main pour protéger ses yeux noirs du soleil. Alors que tous les passants l’observaient remplis d’admirations ou le dévisageaient haineux, il constata une chose intéressante : il était le seul à être…seul. La solitude était sa compagne depuis sa naissance, il l’avait choisie, parce qu’il était plus brillant que les autres, car les attaches sentimentales empêchaient de faire certains choix, certains sacrifices, parce qu’il était persuadé qu’être en groupe le rendait faible et qu’il n’était par conséquent définitivement pas fait pour travailler en équipe. Et il était heureux de cette situation

Le générique d’une série anglaise. Une rapide fouille dans la poche droite de sa veste. Un regard sur son BananaPhone – la seule technologie non-issue de son entreprise de divertissement qu’il possédait, car il considérait la concurrence meilleure dans le domaine des smartphones. Un message lui demandant de rejoindre un vieil ami dans un bar au nord de Leeds. 
Oui, parfois il lui arrivait de changer ses habitudes. C’était un des problèmes auquel il était confronté depuis son arrivée ici.

Quelques minutes plus tard, il était arrivé au 221 Bee et s’asseyait devant un être étrange recouvert par un sweat-shirt à capuche bleu foncé. Les deux personnages ne se serrèrent pas la main. Ils n’avaient pas besoin de ces coutumes de politesse humaines qui les dépassaient. Un profond respect mutuel les liait de par leurs origines respectives, ainsi que leurs différents exploits, en commun ou pas. Avant qu’un quelconque silence n’ait le temps de s’installer et remarquant que l’autre avait une tasse de thé devant lui, Jeffrey fit un signe à une serveuse.

« Un verre d’eau.
- T’es anglais et tu respectes pas l’heure du thé ? Nan mais, à l’eau quoi.

Cette pointe d’ironie posait le ton de la discussion qui allait suivre. Le jeune PDG attendit que la serveuse  lui ait apporté sa boisson pour lui adresser un sourire forcé à défaut d’un « merci » avant de répondre :

- Je n’ai jamais aimé le thé. Et ils ne servent pas de café. Mais je suppose que tu n’es pas venu ici pour parler de mes habitudes alimentaires – surtout que contrairement aux héros américains, je ne souffre d’aucun problème d’alcoolisme. Enfin je  l’espère pour toi vu la distance que tu as parcouru. D’ailleurs, tu es venu comment ? En avion ? En bateau ?
- A la nage.

L’homme but une gorgée d’eau et émit un léger rictus.

- Je ne sais jamais si tu plaisantes ou pas, quand tu dis ça. Et je crois que je ne préfère pas le savoir.  Toujours est-il que je ne sais pas pourquoi tu es là.
- Je ne pouvais pas juste avoir envie de te rendre visite ?
- Non. Personne n’a envie de me rendre visite. 
- Tu as raison. J’ai des informations sur ce que tu recherches. Et vu tes liens avec notre fondateur, j’ai préféré te les donner moi-même. »

L’encapuchonné sortit une clé USB de sa poche et la posa sur la table avant de saisir sa tasse. En à peine une dizaine de secondes, il avait tout bu. Les yeux noirs du britannique étaient remplis de gratitude. Pour la première fois depuis des mois,  toute trace de mépris avait disparu de son visage. Se levant, il prit le « cadeau » de son ami.

« Merci Squall. On se voit lundi à l’entrainement ?
- Il faudra attendre Forgotten Generation 3.
- Quoi ? 
- Blague du scénariste. On peut pas comprendre. »

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La pièce aux murs violets, tapissés d’écran de télévision, et où résonnait en boucle Golden Brown des Stranglers, dans laquelle errait Jeffrey H. était un genre de laboratoire où il aimait passer son temps libre. C’était un peu son refuge lorsqu’il voulait s’éloigner de tout ou qu’il avait besoin de mener des recherches poussées. Il le considérait comme son second bureau, celui qu’il  utilisait pour son vrai métier, quand il n’était pas président directeur général. Mais cet endroit avait un nom, c’était…

« L’Enclave de Vérité…sent quand même un peu le vomi…et l’urine. Note à moi-même : le nettoyer. Ou demander à la secrétaire, si je trouve une secrétaire. »

Le britannique parlait tout seul en allant s’asseoir face à l’ordinateur qui dirigeait tous les écrans pour y enfoncer lentement la clé USB que lu avait confié Squall. Il n’avait pas encore de secrétaire ou de jolie assistante et n’en aurait sans doute jamais, pas plus qu’une intelligence artificielle utilisée comme un major d’homme. Autant dire qu’il n’avait rien ce serait plus simple. Le problème, si on pouvait appeler ça un problème, c’est qu’il n’était pas le fils d’un milliardaire, même s’il était extrêmement fier de ses ancêtres, des gens brillants. Presque autant que lui. En effet, à part son cerveau, tout ce qu’il possédait, il l’avait volé ou le devait à des gens qu’il n’appréciait en aucun cas. Le jour où il choisirait de tout abandonner, ce serait aussi matériel. Son entreprise de divertissement, cette base…on lui reprendrait tout. Mais il n’en avait que faire, tant qu’il conservait ses capacités cognitives et son libre-arbitre. Cette cage dorée qu’était sa vie actuelle ne l’intéressait pas. Tout ce qu’il désirait, c’était le pouvoir.

« Il aurait pu faire un effort et compresser les fichiers. Le téléchargement est affreusement long. »

Tapotant sur son bureau, au rythme de la musique pour se donner l’impression que le temps passait plus vite, Jeff regardait les écrans recouvrant la pièce, fasciné. Tous montraient des versions alternatives de lui-même : ce qu’il aurait dû être, ce qu’il pourrait être, ce qu’il…devrait être. Attiré quelques secondes par ce lui aussi héroïque que pragmatique qui se remettait d’un cataclysme qu’il avait empêché en s’alliant à d’autres héros, son regard se tourna vers son idole : l’Imperios, qui avançait seul dans un vaisseau spatial, volant au-dessus de planètes dévastées constituant son domaine. Evidemment, c’était assez paradoxal qu’un éventuel lui futur soit son idole et il aurait pu s’étendre sur cette réflexion tout en continuant de chercher des « Luis » plus impressionnant encore, s’il n’avait pas été sorti de ses pensées par un « BIIIIP ».

« Même pas de voix robotique pour me dire « TELECHARGEMENT TERMINE » ? »

Cynique, il sourit cependant en voyant les données qu’il avait récupérées s’afficher sur le moniteur de l’ordinateur. En à peine une minute, ses vêtements avaient été remplacés par une armure cybernétique recouvrant intégralement sa peau. Un jour, il serait peut-être un véritable héros, un empereur intergalactique, ou bien juste un détective consultant. Mais pour l’instant il était Cyber-Shield, l’homme qui avait un plan. Le Plan.

mardi 12 novembre 2013

Les Rencontres du 9e Type 2013, le compte rendu officiel (un mois plus tard)


 Parce qu'il n'est jamais trop tard, voici l'heure de vous raconter la journée du 10 octobre 2013 aux Rencontres du 9e Type à Poitiers.

Un périple raconté par Florian, et mis en images par Fabien et Alexis.







C'est à pieds que nous partîmes, Fabien et moi, chargés comme des mules et sous la pluie. L'ouverture aux exposants était à 8h, on est arrivés sur les lieux vers 9h. Le temps de saluer les gens, de repérer les lieux, de régler les petits problèmes de logistique, l'installation du stand s'est finie alors que les premiers festivaliers arrivaient, soit à 10h. 






 A noter que nous étions vernis : notre stand était à l'étage dans un coin très peu pourvu en lumière, et situé juste à côté de l'escalier, de sorte qu'on aurait pu nous rater sans trop de difficultés, mais finalement non ! Quelques curieux se sont arrêtés durant cette première heure, puis Alexis a fini par arriver, l'occasion de se faire immortaliser par l'appareil photo de Fabien et de se motiver mutuellement à crobarder comme les jeunes foufous que nous sommes. Il fallait bien marquer le coup, étant donné que c'était la première dédicace d'Alex et mon premier salon où Arcadia était représenté par deux auteurs.


 Et ensuite ? Eh bien on a eu pas mal de monde, et on a enchaîné pas mal de dédicaces avant la pause déjeuner ! Un couscous plus tard, c'était reparti plus calmement, mais on a quand même eu une bonne affluence, notamment les collégiens de Saint Jean de Sauves dont l'enthousiasme nous a fait très plaisir et qui sont repartis bien pourvus en dédicaces (on attend toujours les scans et photos, les petiots !). Mais on a eu aussi bon nombre d'adultes.



 Oui, des fois on ne pouvait même pas nous voir derrière le public, signe que le festival a bien fonctionné pour nous. Mais si le public a été bien présent, on remercie également les bénévoles qui ont fait en sorte qu'on ne manque de rien ; comme l'an dernier, sauf que cette fois, ils devaient monter et descendre l'escalier pour rejoindre les différentes salles, ce qui rend leur dévouement d'autant plus courageux. En revanche, il nous a été impossible d'assister aux spécificités du festival (rencontres avec des auteurs et concert), étant donné que nous étions au stand, donc difficile de voir le surpassement des organisateurs.

Dernières dédicaces, puis nous avons fini par remballer tranquillement, avant d'aller manger quelques gâteaux apéritifs au rez-de-chaussée avec tout le monde, et de prendre congé. Il existe des témoignages compromettants de la soirée qui a suivi, mais je ne les divulguerai que pour un prix exorbitant. Quoique... Non, vaut mieux pas, nous sommes tous compromis.

Une bonne journée, conclue par une bonne soirée, c'était le top ! 9e Art En Vienne, on revient quand vous voulez !

Comment finir autrement que par des photos de dédicaces ? C'est les seules qu'on a pu prendre, il en manque donc beaucoup.







 BONUS TRACK !

Un compte rendu du festival de l'an dernier avec une photo plein pot prise sur le stand ! Il a fallu que je cherche sur le net pour tomber par hasard dessus, mais bon, voici le lien, sur le blog de la Coccinelle ! Amusez-vous bien !




dimanche 10 novembre 2013

Prose : Lord Corlatius - Il est temps


LORD CORLATIUS

Il est temps

par Ben Wawe

La lourde porte en bois s’ouvre dans un grincement. Les effluves d’encens, de mets sophistiqués, d’alcool et de cervelle humaine fraîche accueillent les trois nouveaux arrivants ; un concert de murmure couvre les gémissements du prisonnier.
Propulsé à terre, bâillonné, entravé par des chaînes millénaires venues d’un autre monde, ce dernier lève lentement les yeux et découvre de nouvelles horreurs. Femmes aux visages défigurés, collés deux à deux par des opérations réalisées par des mains expertes et sadiques ; nains aux yeux arrachés, dont les globes secs pendent le long de leurs cous atrophiés ; cadavres frais de jeunes vierges qui serviront bientôt de défouloir sexuel ; rôtis de cuisses humaines, assaisonnés de doigts en rondelles ; créatures inhumaines se réjouissant de la venue d’une nouvelle victime, propre à tromper leur ennui millénaire.
Ryumaru Nogard pousse un long soupir et serre les dents. Les portes de l’enfer se sont ouvertes, et il a plongé dedans.

Agenouillé au centre de la pièce, le jeune franco-japonais sent sur lui des dizaines d’yeux vitreux, appartenant à des créatures qui ne devraient pas être ici. Il ne bronche pas.
Dans cette salle sphérique, aux murs rougis par la peinture et le sang qui s’y déverse depuis trop longtemps, une douzaine de monstres attend le prochain mouvement, la moindre réaction de leur nouvelle proie ; Ryumaru se contente de bouger les yeux pour tous les fixer, le visage neutre – hors de question de leur donner la moindre trace de terreur, la moindre faiblesse. Ils devront faire mieux.

« Je n’ai pas commandé d’encas », glisse une voix sifflante juste en face. Assise sur un immense trône en os et crânes humains, une forme humanoïde, à la peau violacée, esquisse un sourire sadique avec une bouche disproportionnée. Vêtue simplement d’un caleçon sombre, la créature arbore un torse impressionnant, surmonté par un crâne ovale muni de deux yeux rectangulaires et d’oreilles pointues. Son expression terrifie Ryumaru, mais à nouveau il ne le montre pas – pas encore.
« Il a tenté de pénétrer dans la Tour, Maître », répond d’une voix calme un de ses deux geôliers. Grand, blond, musclé, droit dans ses bottes, il est l’aryen parfait, alors que son collègue est de taille moyenne, roux et vaguement ventripotent. Tous deux portent des combinaisons sombres, avec deux armes à feu sur les hanches, et ils savent s’en servir.
« Ah oui ? C’est un touriste ? », répond la créature violacée en jetant un regard glacé à l’assemblée hétéroclite de monstres, peuplée de bêtes ailées, parfois humanoïdes, parfois non. Un éclat de rire général et forcé suit, quand la cour comprend que son roi veut être applaudi.
« Nous pensons qu’il est venu chercher un de vos… jouets, Maître », réplique le grand blond en posant son regard à quelques mètres de là, sur un monticule informe, repoussant – un tas de chair. Si plusieurs fauteuils, poufs, canapés et tables sont éparpillés contre les murs, cette partie de la pièce est légèrement abandonnée, dévolue aux déchets – aux restes.
« Ah… je vois. Tu as voulu retrouver un proche, jeune humain ? Un frère, une sœur ? Une compagne, un compagnon ? », murmure la créature en s’avançant, ses mains à quatre doigts crispées sur les bras de son trône. « Trouve ton bonheur si tu le peux, petit homme… il est toujours amusant de vous entendre hurler en découvrant que vos espoirs de fin heureuse sont déçus. »

Le roux ventripotent donne un violent coup de genou dans le dos de Ryumaru, pour le pousser en avant ; il ne parvient pas, cette fois-ci, à retenir un frisson.
Il rampe lentement, les poignets enchaînés, pour s’approcher du tas dégoûtant. Ce n’est que l’ultime étape de cette plongée dans l’horreur de la Tour, ce bâtiment de treize étages perdu dans une banlieue sombre de Budapest, que la municipalité a abandonné après la construction de cette monstruosité. Grande, écharpée, terrifiante, la bâtisse est digne des pires récits d’horreur, mais Ryumaru a découvert que ses cauchemars étaient hautement en dessous de la vérité au fil de ses découvertes.

Douze étages de vice, de folie, de mort, de tortures et d’horreurs lui ont été présentés par ses deux geôliers, qui l’ont appréhendé alors qu’il essayait, sans grand talent, de s’introduire discrètement dans la Tour.
Lentement, palier après palier, au fil des longues marches en pierre, des chambres cauchemardesques et des charniers, le jeune homme a compris qui sont les maîtres des lieux – des monstres. Juste des monstres.

« Tu rejoindras bientôt celui ou celle que tu cherches, petit homme. Bien sûr, cela ne sera pas rapide, cela ne sera pas agréable… mais tu rejoindras bientôt les tiens. Nous, Liktalzzz, ne sommes pas dénués d’émotion, et nous t’aiderons quand tu le demanderas. Mais avant, tu nous diras comment tu nous as trouvés, et ce que tu sais de nous – tant que tu as encore ta langue, bien sûr », murmure le Maître à quelques mètres de lui.

Allongé sur le sol, Ryumaru se sent vaincu – acculé. Vêtu simplement d’un jean et d’un pull sombre, incapable de se relever ou de parler, il sent la peur naître lentement dans son cœur. Autour de lui, les autres créatures, les autres Liktalzzz, des monstres venus d’une autre dimension, continuent de le fixer, attendant impatiemment l’heure des tortures et du festin.
Quelques gémissements de servantes et soumises, abusées par les excroissances de certains membres de la cour du Maître, rompent l’épais silence. Les odeurs de chair brûlée, de chair morte arrachent une toux âcre au jeune prisonnier, qui doit se forcer pour ne pas renvoyer le maigre repas qu’il a englouti la veille.

Ryumaru a peur – mais Ryumaru l’avait prévu.
Et il lui fait confiance.

« Oh oui, tu vas perdre ta langue, mais ce ne sera que le début. Vois-tu, nous sommes des gour… », commence le Maître avant de s’arrêter en plein discours.
Des cris, venant de quelques étages en dessous, l’ont interrompu – et ces cris ne sont pas humains. Ils ne viennent pas de leurs jouets.

Dans sa tête, Ryumaru liste toutes les blagues, toutes les piques qu’il aimerait lancer au Maître et à ses créatures, beaucoup moins à l’aise. Les deux brutes qui l’ont emmené ici s’emparent de leurs armes, et se tournent vers la bête dominante pour entendre ses ordres ; ceux-ci ne viennent qu’au bout de quelques trop longues secondes.

« Toi, descends et va voir. Toi… qui es-tu, toi ? Tu es nouveau ? », aboie le Maître en fixant de ses doigts crochus le roux ventripotent.
« C’est un infiltré qui s’est activé seul, Maître… il nous a rejoint quand son groupe a été supprimé. Il est Anglais, et il est coincé dans cette forme, mais il est OK », répond le blond d’une voix calme et sûre.
« Grumff… bien, accompagne-le, je veux savoir qui dépasse mes règles. Vous savez tous qu’ici, nous offrons la souffrance, nous ne la recevons pas », reprend-il avec un ton qui se veut confiant, mais ne parvient pas à rassurer les siens.

L’apparition d’un cercle d’énergie bordeaux, entre le Maître et ses deux serviteurs, n’arrange rien. La chute d’un Katana ancien, téléporté par ce portail, ne fait que confirmer le doute dans la cour infernale.

« Non… non… », murmure le Maître en reculant. Le portail rougeâtre disparaît soudainement, et la créature sursaute en sentant une présence dans son dos. Elle se tourne pour découvrir Ryumaru – debout, calme, souriant, libre. Plusieurs petits portails de téléportation disparaissent, emportant les chaînes millénaires.
« J’ai cru comprendre que vous appréciez la langue, et que vous vous faisiez une joie de profiter de la mienne. Laissez-moi l’occasion de vous démontrer son agilité, pour vous en donner encore plus envie », annonce le jeune homme d’une voix enjouée, en craquant lentement sa nuque.

La lourde porte de bois cède soudainement, faisant apparaître une petite bête ailée et terrorisée. « Maître ! Maître ! », hurle-t-elle. « Ils… ils sont là ! »
« Qui ? Parle ! Que se passe-t-il ? », questionne le Maître d’une voix beaucoup trop incertaine. Sa cour s’est déjà rapprochée de la sortie.
« Ils… les Sphères Unies ! Les Sphères Unies nous attaquent ! », répond la créature ailée en se posant pathétiquement sur le sol, visiblement épuisée.
« Non… non… eux… et… les portails… rouges… », murmure-t-il en baissant les yeux, tétanisé. Les autres ont également compris – il est là.
« Oh si, monsieur le Maître. Oh si », reprend Ryumaru en s’approchant du Katana, abandonné au sol, alors que ses deux geôliers le fixent avec leurs armes sans réagir, attendant des ordres qui ne viennent pas.

Plus bas, dans les douze étages de la Tour, une cinquantaine d’hommes et femmes en combinaisons sombres, recouvertes d’un symbole formé de deux sphères blanches collées ensemble, apparaissent et disparaissent grâce à des centaines de portails de téléportation bordeaux. Ils apportent la mort et le chaos.
Ces troupes, surentraînées, surmotivées, tirent, coupent, arrachent, achèvent les dizaines de créatures qui s’amusaient des souffrances de leurs jouets. Les explosions se succèdent, des cris d’effroi sont arrachés à des gorges inhumaines, et la Tour accumule les charniers – mais en charniers de créatures, maintenant.

Et plus haut, au treizième étage, le Maître hurle de rage en se tournant vers Ryumaru, un doigt vengeur pointé sur lui. « Toi ! Misérable… misérable petit humain banal ! Sale bâtard ! Crétin insignifiant et… et faible ! Tu… tu… », crie-t-il pour cacher la terreur par la colère.

« Allons, allons, monsieur le Maître… restons sérieux. Certes, je suis humain, et je ne suis pas grand. Certes, on peut me qualifier de misérable, car je ne suis pas bien riche. Certes, je suis issu de deux races, et puis être considéré comme un bâtard. Certes… où en étais-je ? Ah, oui : certes, certains me considèrent comme un crétin à cause de mon humour, mais… insignifiant ? Faible ? », énonce Ryumaru d’une voix enjouée.
« Non, monsieur le Maître », continue-t-il d’une voix soudainement plus dure, en tenant d’une main son Katana et en cherchant quelque chose dans la poche de son jean. « Je ne suis ni insignifiant, ni faible ». Il glisse alors un tissu sur son visage, soudainement protégé par un masque jaune, muni de deux petits yeux verts. « Et je ne suis définitivement pas banal. »

D’un geste ample, rapide et précis, Ryumaru, alias Drak Béryl, héros franco-japonais des Etats-Unis d’Eurasie, tranche le bras tendu du Maître, qui recule en hurlant de douleur. Un frémissement de terreur s’empare de l’assistance, mais la brute blonde réagit et s’avance pour assurer son tir et éliminer l’agresseur. Un tel crime ne doit pas rester impuni.
Deux balles sont tirées – et le grand blond s’écroule, son crâne anéanti. A ses côtés, le roux ventripotent laisse fumer le canon de son arme, et offre un sourire de connivence à Ryumaru.

« Il était temps, Charlie », réplique ce dernier en serrant son Katana et en fixant son attention sur la cour du Maître, qui s’est enfin reprise et s’approche pour leur faire payer leurs actes. « J’ai failli attendre. »
« Si tu n’as que failli attendre, j’avais donc encore tout mon temps », répond Charles Foster, une créature extradimensionnelle infiltrée dans le monde humain pour l’envahir. Placé là comme une taupe, un agent dormant, il a été activé partiellement, et bénéficie désormais des pouvoirs de son peuple, mais a conservé son esprit humain. Il rejette tout ce qui vient de sa race, est formé par l’autre et a voué sa vie à la destruction de cette Tour forgée et animée par les siens.
« Tu n’es qu’un salaud, Charlie Foster », sourit sous son masque Drak Béryl en se préparant au combat.
« Je suis leur cousin, Ryu : être un salaud, c’est un compliment pour moi », réplique-t-il en vidant son chargeur sur les créatures approchantes.

Un ballet de mort s’engage, entre une assemblée de monstres violents mais ralentis par leurs abus, et deux êtres qui ont simplement décidé de les exterminer jusqu’au dernier.
Malgré son poids, Charles Foster est plus souple, plus fort, plus agile et plus rapide que les humains normaux ; son récent entraînement auprès des Sphères Unies, une organisation secrète qui vise à annihiler la race d’envahisseurs dont il est issu, lui permet de prendre le dessus sur tous ses adversaires.
Ryumaru, Drak Béryl, use de son sabre, de sa science du combat et de ses capacités surhumaines, avec notamment un souffle de feu digne d’un dragon des Temps Anciens, pour tailler sa route dans la cour infernale. Même s’il ne le sait pas encore, il ne lui manque que peu de choses avant de devenir le sauveur que l’Univers attend – et l’heure approche.

De cette danse macabre, des massacres qui continuent dans les douze étages en dessus, le Maître ne voit rien.
Blessé, il a profité du chaos pour emprunter un passage connu de lui seul. Quelques secondes plus tard, il émerge sur le toit de la Tour… seul, mais vivant. Il sait très bien que ce n’est qu’une question de secondes avant que les Sphères Unies n’en finissent avec les siens, mais il sera déjà trop tard : il aura fui grâce à son Sort d’Echappe, et il pourra…

« Salutations, Ghj’opm », murmure une voix lente derrière lui.
« Non… non… », bredouille le Maître en se tournant vers son interlocuteur. La main crispée sur sa plaie, il découvre dans les ténèbres la silhouette qui s’approche lentement de lui. Sur ce toit escarpé, minuscule, un homme de taille moyenne, protégé du froid et de la nuit par un long imperméable marron, le fixe sous son chapeau Stetson. Avec ses lunettes noires, ses tempes grisâtres, il s’arrête à un mètre à peine du Maître, qui a définitivement perdu tout charisme et toute confiance.
« Vous avez déjà joué cette partition avec mes associés, Ghj’opm, et cela vous a coûté un membre. Je suis tout disposé à continuer dans cette voie, mais je doute que vous partagiez mon opinion », répond d’une voix trop calme l’inconnu.
« Tu… tu devrais pas… être… là… », s’abandonne ce dernier en reculant encore.
« Bien sûr que non. Et c’est exactement la raison de ma présence », réplique l’inconnu en s’avançant toujours.
« Tu… tu t’en prends… aux attaques… invasions… pas… pas nous… », couine le Maître, pathétique.
« En effet, j’ai longtemps concentré mon action sur vos activités… publiques, ou au moins visibles. Je ne me suis jamais réellement intéressé aux établissements comme le tien, ces Tours d’horreur et de torture qui vous permettent de vous implanter sur Terre. Sur toutes les Terres », annonce-t-il d’une voix toujours neutre et maîtrisée. « Cependant… les choses changent, Ghj’opm. Je change. »

Lentement, l’inconnu plonge sa main dans une poche intérieure de son imperméable, pour en sortir un dossier, qu’il ouvre devant le Maître.
« Les Liktalzzz envahissent chaque Terre, chaque monde alternatif. Vous bénéficiez de quelques portails de téléportation irréguliers dans votre dimension d’origine, l’Anté-Monde. Les forces d’invasion ont besoin de vortex importants, mais des créatures frêles comme toi peuvent se transporter par quelques passages de faible importance. Vous profitez de votre présence pour créer de tels établissements, pour recueillir les Liktalzzz infiltrés, les soldats de passage, et pour tourmenter, corrompre des humains utiles à votre cause. Je vous ai laissé longuement en paix, préférant me concentrer sur les crises conjoncturelles… et j’en ai oublié la structure même de la menace que vous tous représentez. Cela doit cesser. »

Il laisse glisser sur le toit le dossier, et les dizaines de photographies d’autres Tours dans le monde, pour reprendre sa marche vers le Maître, qui recule jusqu’à sentir le vide sous son pied – il est coincé.
« Je sais tout, Ghj’opm. Je connais les plans de vos chefs, je connais vos prochaines actions, et je ne les accepte pas. Je suis Lord Corlatius et si je n’ai pas commencé cette guerre, soyez sûr que je l’achèverai. »

Un portail de téléportation bordeaux apparaît sur sa droite, et il plonge sa main à l’intérieur. Un autre vortex apparaît juste derrière Ghj’opm, et les doigts de Lord Corlatius s’emparent de sa nuque pour le propulser juste au-dessus du vide ; seule sa poigne le maintient encore dans ce plan d’existence.

« Tu… tu… es hypocrite… tu… tu es… des nôtres… », bredouille Ghj’opm en battant les pieds dans le vide.
« Je fus des vôtres, Ghj’opm. Vous m’avez dépossédé de mon titre, de mon trône, de mon nom et de mon corps. Vous avez fait de moi un esprit, une âme errante obligée de posséder des corps innocents pour survivre. J’ai dû errer, j’ai dû me rabaisser à des actes immondes… mais je suis revenu. J’ai étudié auprès de trois Sherlock Holmes et auprès de l’Empereur Moriarty ; j’ai accompagné la victoire du dernier Khan sur l’Univers ; j’ai protégé l’héritier de l’Empire Romain, et j’ai son armée avec moi ; je suis l’ami du docteur Hine… et de tant d’autres encore.
Je l’ai dit, et je te laisse vivre pour que tu transmettes le message, cher Ghj’opm : je n’ai pas commencé cette guerre, mais il est temps que je la termine. Le Multiverse est sous ma protection… et dis bien à mon neveu que je viendrai bientôt pour lui. »

Ses doigts lâchent prise, et Ghj’opm tombe dans le vide, hurlant à la mort avant d’être happé par un vortex de téléportation qui l’emmène dans sa propre dimension.
Quelques mètres plus haut, Lord Corlatius fixe le vide, silencieux. Les bruits de combat ont cessé : ses alliés l’ont emporté, comme il l’avait prévu. Sur ce monde, sur cette planète où vit son allié Drak Béryl, qui a tenu à l’aider volontairement, il a tenu à montrer à ses ennemis, au peuple dont il faisait partie que la partie était terminée.

Depuis plus de cent années humaines, Lord Corlatius va et vient entre les dimensions, entre les mondes. De corps en corps, modifiés selon ses goûts, il lutte contre les Liktalzzz en solitaire, empêchant des invasions et des massacres, formant des unités de Sphères Unies pour accomplir ses basses œuvres – mais ça ne fonctionne pas.

Les Liktalzzz s’organisent et ont monté un plan trop important pour lui. Il ne peut plus continuer à agir seul, il ne peut plus se cacher derrière sa connaissance de l’ennemi pour apaiser son égo.
Lord Corlatius a besoin d’aide, d’alliés… et il en a.

Il est temps que l’ennemi le sache.
Il est temps que les tambours de guerre sonnent la reprise de l’Anté-Monde.